
Que représente Le Petit Prince pour vous? Christophe Barbier (L'Express)
http://www.lexpress.fr/culture/livre/que-represente-le-petit-prince-pour-vous_1030440.html
Nous avons tous nos propres souvenirs du Petit Prince. L'Express est allé demander à différentes personnalités, artistes ou scientifiques, quel était leur rapport au personnage.
Et pour vous, qui est-il?
A partir du 5 octobre, France 3 diffuse chaque semaine un épisode du Petit Prince en dessin animé, recréé par Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte. Depuis l'apparition sur les écrans de ce nouvel avatar du plus célèbre des blondinets, L'Express
accompagne cette aventure télévisée : ainsi, dès juillet 2010, le
processus de résurrection du Petit Prince fut exposé dans nos colonnes.
Le héros vole de planète en planète, pour résoudre des énigmes et,
chaque fois, servir l'idéal humaniste.
Qui n'a pas sa propre histoire avec Le Petit Prince ? Quelle enfance n'a pas croisé l'enfant à la rose et au mouton ? L'Express
est allé demandé à des personnalités d'horizons divers - une
spationaute, un écrivain, deux dessinateurs, un styliste - quelle fut
leur rencontre avec Le Petit Prince, et quelles valeurs ils ont
découvertes dans ce conte éternel.
JUL, dessinateur
Dernier album paru : La Planète des Sages, avec Charles Pépin, Dargaud, 2011.
" Ma rencontre avec le Petit Prince s'est faite... par la parodie !
Je l'ai fait apparaître dans cinq albums différents au moins. Je lui ai
fait subir les pires outrages ! Ainsi, dans Mozart qu'on assassine,
un ouvrage collectif, j'ai placé Titeuf, Harry Potter et le Petit
Prince dans le même établissement scolaire, et le Petit Prince se
faisait sadiser par les deux autres, qui lui avaient dessiné un mouton
sur les fesses. Une autre fois, comme Joann Sfar a redessiné le Petit
Prince, j'ai imaginé que Gallimard obligeait Saint- Exupéry à relooker
son héros, qui se retrouvait à Los Angeles, dans la terrible clinique du
Dr Sfar, à recevoir des injections de Botox et à subir des liftings
monstrueux. J'ai toujours été étonné qu'autant d'adultes soient fascinés
par le Petit Prince.On ne voit cela avec aucun autre personnage, sauf
Hello Kitty : dans les deux cas, il y a une vraie esthétique du
personnage, typé, avec des traits simples. Ainsi, on dit que "Hello
Kitty n'a pas de bouche parce qu'elle parle avec son coeur", ce qui fait
penser à "L'essentiel est invisible pour les yeux". Le Petit Prince
parle avec son âme, et son visage est souvent réduit au minimum. Pour
ceux qu'il fascine, le Petit Prince est comme un doudou, il incarne la
nostalgie de l'enfance. Une de mes tantes voue un véritable culte à de
Gaulle, au Père Noël et... au Petit Prince ! "
Philippe Delerm, écrivain
Il publie, en octobre, Ecrire est une enfance, chez Albin Michel.
"J'ai lu Le Petit Prince
très tôt. Derrière l'histoire, je sentais que la musique des mots
voulait me dire autre chose, que j'ai découvert beaucoup plus tard. A
l'époque, j'écoutais aussi le disque avec la voix de Gérard Philipe.
Pour moi, la phrase essentielle du livre est : "J'y gagne à cause de la
couleur du blé." C'est ce que dit le renard au Petit Prince quand
celui-ci va le quitter, signifiant ainsi que toute amitié, tout amour,
toute affection peuvent se survivre dans l'absence en transformant le
regard que l'on porte sur le monde. Seul, peut-être, le poète René-Guy Cadou
a su dire aussi bien cette idée en écrivant à la femme qu'il aimait :
"Et lorsqu'il me suffit de savoir ton passé/Les herbes les gibiers les
fleuves me répondent."
Pour moi, ce livre n'exprime pas des valeurs, mais un mystère
poétique, sensible dès les premiers mots : "J'ai vécu seul..." Certains
le détestent, car il affirme la supériorité de l'esprit d'enfance sur
l'univers mental des adultes. Cette attitude trouve au contraire chez
moi un écho tout particulier. C'est un livre étonnant, qui offre une
lecture différente suivant l'âge, les préoccupations, le rapport au
monde de celui qui s'y plonge."
"Le renard, c'est la science"
Claudie Haigneré, présidente d'Universcience
Universcience est un établissement public regroupant la Cité des sciences et de l'industrie et le palais de la découverte.
"Le Petit Prince a traversé ma vie, à différents âges et dans différentes langues.
A travers mes missions spatiales, j'ai souvent éprouvé la même
expérience du coucher de soleil que le Petit Prince, en étant encore
plus chanceuse : en opérant une orbite autour de la Terre en
quatre-vingt-dix minutes, je pouvais contempler 16 fois par jour le
lever et le coucher du Soleil sans avoir à déplacer ma chaise ! Lors de
ma seconde mission spatiale, en 2001, j'avais laissé une lettre à ma
fille, alors âgée de 3 ans, avec le passage où le Petit Prince dit à son
ami pilote qu'il y aura une étoile qui rira pour lui dans le ciel.
Jean-Charles de Castelbajac, créateur de mode
"La première fois que j'ai lu Le Petit Prince, je revenais
de pension pour les vacances et mon édition était dédicacée par
Saint-Exupéry lui-même, à mon père. Ce conte me rappelle ma propre
histoire. Je fus en pension dès l'âge de 5 ans et, comme le Petit
Prince, j'avais le sentiment de venir d'une autre planète. A mes débuts
dans la mode, j'avais 17 ans et on me qualifiait de Petit Prince. Toute
ma vie, j'ai été confronté à son image : après mon livre, Eneco
(éd. Scali) la critique parlait de "Petit Prince punk". J'ai eu ensuite
un désir de scénographie, et je me suis occupé de la représentation du Petit Prince au Casino de Paris.
J'ai vraiment de la tendresse pour ce personnage. Son aventure
s'apparente à une bible de mélancolie, à un road-movie de la solitude.
Il expérimente l'amour et l'amitié, et pourtant cela se solde par un
échec.
Le Petit Prince est aussi l'une des plus grandes marques
de ces dernières générations. En quelque sorte, l'histoire du Petit
Prince, c'est comme la pierre angulaire de toute vie digne : sacrifice,
détermination, courage, espérance, curiosité éternelle
Joann Sfar, dessinateur
En 2008, il a publié une bande dessinée du Petit Prince.
"Le Petit Prince, je l'ai écouté avant de le lire. J'avais
5 ou 6 ans et mon grand-père m'a fait entendre ce texte dit par Gérard
Philipe. Je crois que, pour lui, c'était un petit livre de sagesse qui
expliquait des choses assez essentielles, comme la façon d'accepter la
mort d'un être cher sans perdre totalement foi dans le monde. Cela
parlait aussi d'amitié, et mon grand-père aimait bien ce genre
d'éthique, un truc viril et aimant, dans lequel on peut mettre
indifféremment Saint-Ex, Romain Gary, Rudyard Kipling, Joseph Kessel ou
Roald Dahl. Mon grand-père était un ancien militaire profondément
pacifiste, donc ce livre lui correspondait très bien.
à 15:18